Le Brexit menace-t-il les exportations ?

Le Brexit menace-t-il les exportations ?

En France, le déficit commercial s’est à nouveau creusé en février, atteignant 4,0 milliards d’euros. Le commerce extérieur devrait être un soutien moins important à la croissance en 2019 qu’en 2018. Or, le Brexit continue de peser comme un risque. En cas de Brexit « dur », on constate que certains secteurs manufacturiers seraient particulièrement touchés, ainsi que des services intensifs en emplois. De manière générale cependant, l’impact sur la croissance française serait limité à 0,2pp en 2019 si les échanges avec le Royaume-Uni devaient baisser de 20% suite à un Brexit « dur ». Un choc semblable à celui de la crise des « gilets jaunes », mais qui affecterait sans doute des secteurs différents.

Le commerce extérieur pourrait légèrement amputer la croissance au 1er trimestre

La France connaît depuis 15 ans un déficit de son solde extérieur, elle importe plus qu’elle n’exporte. Cette situation est due au déclin des parts de marché à l’exportation des entreprises françaises, que l’OCDE situe sur les années 2004 à 2010 (Graphique 1). C’est lié à une détérioration de la compétitivité, notamment en termes d’écart de coût du travail entre l’Allemagne et la France durant cette période. On peut d’ailleurs noter que les réformes entamées ces dernières années, et notamment le CICE et les baisses de charges sur les salaires les plus faibles ont permis d’enrayer cette détérioration. Les coûts unitaires du travail (par heure travaillée) ont ainsi augmenté moins en France (+5,6%) qu’en Allemagne (+9,7%) entre 2010 et 2016.

Le déficit est important pour la croissance. En effet, dans les périodes où il se creuse, il contribue négativement à la croissance du PIB, ce qui a été le cas de la plupart des années depuis 2004. A cet égard, 2018 a été une exception puisque les exportations nettes (exportations moins importations) ont contribué positivement à la croissance de 0,6pp, ce qui a permis de compenser la faiblesse de la demande intérieure, surtout en fin d’année. En réalité, la performance des exportations nettes est en partie due à cette faiblesse : la faible croissance de la consommation a affaibli les importations l’an dernier. En effet, les importations n’ont crû, en termes réels que de 1,3% en 2018, contre 4,1% en 2017. Ainsi, même si les exportations ont vu leur croissance baisser de 4,7% à 3,3% entre 2017 et 2018, la contribution des exportations nettes a quand même été positive.

Le contexte actuel semble néanmoins peu propice à ce que cet exploit se répète en 2019. En effet, l’investissement des entreprises reste élevé alors qu’une reprise de la consommation privée est attendue, ce qui devrait favoriser la demande intérieure et donc les importations. Par ailleurs, le commerce mondial n’en finit pas de ralentir sur fonds de crise commerciale américano-chinoise : l’OMC a récemment revu à la baisse ses prévisions de croissance du commerce mondial de marchandises, à 3% en 2019 après 3,9% en 2018.

En France, les données du déficit commercial publiées ce matin montrent un déficit de 4,0 milliards d’euros, inférieur à ce qu’il était en janvier. Il est vraisemblable que le déficit du premier trimestre sera de ce fait à peine plus élevé que les 4,2 milliards atteints au dernier trimestre 2018, amputant sans doute très légèrement la croissance du PIB au premier trimestre 2019.

La tendance est à la baisse en zone euro, pas aux USA

La tendance des derniers mois était au ralentissement pour la demande de certains pays. Ainsi, les exportations vers la zone euro, qui représentent 45% du total, n’ont augmenté que de 1,4% au 4ème trimestre. Les autres partenaires importants sont représentés au Graphique 2 où on constate que l’Asie, hors Chine, a continué de croître fortement au dernier trimestre (+8% T/T). Le ralentissement du commerce chinois n’a donc pas encore affecté toute la demande asiatique. La plus forte croissance au dernier trimestre vient des USA (+14,8% T/T) sur fond de dollar fort. Sur l’ensemble de l’année 2018, ce sont d’ailleurs les exportations vers les USA qui ont connu la plus forte dynamique (+12% contre +9% pour les exportations vers la Chine).

Le Royaume-Uni représente 6,6% des exportations et 1,6% de la valeur ajoutée

Le Royaume-Uni est un partenaire important pour la France, avec 6,6% des exportations en 2018, soit plus que la Chine (4,2%) et presqu’autant que les USA (7,8%). La croissance des exportations françaises vers le le Royaume-Uni en 2018 était de 5%, après une légère baisse enregistrée en 2017. Au 4ème trimestre 2018, leur progression était d’ailleurs supérieure à celle des exportations françaises vers le reste de l’Europe.

Nous sommes à quelques jours d’une étape importante dans le processus du Brexit. En effet, si le Parlement britannique n’a pas voté en faveur de l’accord négocié en décembre 2018 ou en faveur de l’organisation d’élections européennes avant le 12 avril, il n’est pas exclu que le Conseil Européen refuse une prolongation des délais. Le Royaume-Uni serait alors dès le 13 avril considéré comme un pays tiers. Si la probabilité est encore faible, il n’est pas non plus exclu que ce phénomène survienne d’ici 2021 qui devrait marquer la fin de l’hypothétique période de transition. Or, l’impact d’un Brexit « dur » sur l’économie française dépend de deux facteurs : (i) l’importance de la demande1 britannique dans l’activité (dans la valeur ajoutée) de chaque secteur de l’économie et (ii) l’importance de chaque secteur dans l’économie française.

Quel serait l’impact d’une baisse de 20% des échanges avec le Royaume-Uni en cas de Brexit « dur » ?

Si la demande britannique représente 6,6% des exportations françaises (6,9% en 2016), elle est en réalité à l’origine de 8,2% (chiffre 2016) de la valeur ajoutée des secteurs de l’économie française qui est due aux échanges de biens. Les échanges créent donc en réalité plus de valeur que la valeur faciale des exportations. De ce fait, la demande britannique est aussi à l’origine de 1,6% de la valeur ajoutée totale créée en France par l’ensemble des secteurs. Autrement dit, en supposant qu’un Brexit « dur » provoque une baisse d’environ 20% des échanges de valeur entre la France et le Royaume-Uni en 2019, l’augmentation du PIB pour cette année serait amputée de 0,2pp, soit une croissance de 1,1% en 2019 en cas de Brexit « dur » (notre prévision actuelle est en effet de 1,3%). Au niveau de la zone euro dans son ensemble, ING estime actuellement l’effet à 0,3pp, la France serait donc légèrement moins affectée.

La plupart des secteurs de l’économie ne sont que peu concernés : seuls 11 secteurs ont plus de 5% de leur valeur ajoutée qui dépend directement de la demande britannique. A l’inverse, dans le scénario décrit plus haut, 16 secteurs importants (représentant 60% de du PIB français) subiraient un impact inférieur ou égal au choc de 0,2pp subi en moyenne par l’économie française.

Pour les 30 secteurs représentés au Graphique 3, l’effet serait supérieur ou égal à 0,5pp et coûterait jusqu’à 1,8pp de la valeur ajoutée dans la manufacture de produits pharmaceutiques. Sur ces 30 secteurs, les pertes de valeur ajoutée concerneraient donc environ 60.000 emplois (ce qui ne signifie pas qu’ils seraient nécessairement supprimés pour autant). On remarquera que la plupart des secteurs exposés font partie du secteur manufacturier mais que la moitié des emplois concernés sont dans seulement trois secteurs de services (activités de support administratif, de comptabilité ou de services juridiques ainsi que le commerce de gros).


 

Pour conclure, on peut donc dire que l’impact économique d’une baisse de 20% des échanges avec le Royaume-Uni serait certes digérable pour l’ensemble de l’économie française en 2019, mais significatif : la croissance serait amputée de 0,2pp, un effet similaire à celui déjà enduré par l’économie suite à la crise des « gilets jaunes ». Toutefois, il faut souligner que l’impact serait concentré dans certains secteurs, notamment des secteurs manufacturiers à haute valeur ajoutée et des secteurs de services intensifs en emplois. Le risque ne peut donc pas être négligé.


1  Il s’agit ici non pas des chiffres d’exportations en valeur ou en volume mais de la part de la valeur ajoutée d’un secteur donné qui est liée à un flux d’exportation. Ces chiffres sont issues de la comptabilité nationale (« matrice entrées-sorties »), tiennent compte des échanges de biens et de services et des effets directs et indirects de la demande extérieure sur la valeur ajoutée. Source: 2016 – World Input Ouput Database (WIOD) by Timmer et al, University of Groningen.