La Turquie sous pression

La Turquie sous pression

États-Unis – Sur la voie d’un relèvement des taux en septembre

Les premières données d’activité du troisième trimestre ont été positives. En juillet, les ventes au détail ont augmenté de 0,5% en glissement mensuel. La production industrielle a également progressé de 0,1% en glissement mensuel en juillet, après une forte croissance de 1,0% en juin. En juillet, le taux d’utilisation des capacités est resté stable à 78,1%, ce qui est très proche du récent sommet de 78,3% (avril 2018).

Par contre, les premiers chiffres relatifs à la confiance des consommateurs en août ont été un peu moins positifs. Selon l’indicateur de confiance de l’université du Michigan, les consommateurs américains semblent moins optimistes. L’indicateur est redescendu de 97,9 en juillet à 95,3 en août. Il s’agit du niveau le plus faible depuis octobre 2017 et du deuxième repli consécutif. Il semble donc que les consommateurs restent préoccupés par les tensions commerciales.

Tout ceci ne change pas nos anticipations en ce qui concerne la politique monétaire de la Fed. Nous nous attendons toujours à ce que la Fed relève en septembre son taux directeur pour la troisième fois cette année. Pour l’instant, nous ne pensons pas que ce relèvement des taux sera reporté en raison des tensions dans les marchés émergents, en particulier en Turquie (voir topic).

Zone euro – Amélioration étonnante

La croissance du PIB de la zone euro au deuxième trimestre a été revue à la hausse, passant de 0,3% à 0,4% en glissement trimestriel. La croissance reste ainsi inchangée par rapport au trimestre précédent. Ceci est surtout imputable aux solides chiffres de l’Allemagne et des Pays-Bas. L’Allemagne a ainsi affiché une croissance de 0,5% en glissement trimestriel (0,4% au premier trimestre) et l’économie néerlandaise a crû de 0,7% (0,6% au premier trimestre). Le Portugal a également publié ses chiffres de croissance : +0,5% en glissement trimestriel (0,4% au premier trimestre).

Ces beaux résultats ne signifient malheureusement pas que les défis de la zone euro ont disparu. Il subsiste de nombreux risques et défis externes, comme le commerce international et récemment la situation en Turquie (voir topic). Jusqu’à présent, ces événements n’ont pas encore eu de conséquences tangibles sur l’économie, seuls les indicateurs de confiance se sont quelque peu repliés.

Au cours des prochains mois, une accélération de l’économie n’est pas probable dans la zone euro. Les craintes relatives à l’économie mondiale (commerce international, marchés émergents…) et les limites des capacités devraient jouer les trouble-fête. En effet, l’incertitude incite les entreprises à reporter leurs investissements. Nous nous attendons à ce que l’économie de la zone euro continue à croître de 0,4% en glissement trimestriel durant le reste de 2018.

La Turquie sous pression

Ces derniers jours, l’escalade des tensions entre la Turquie et les États-Unis a provoqué des inquiétudes sur les marchés financiers. La livre turque a tellement chuté qu’on peut parler d’une crise monétaire. Étant donné que la Turquie a de nombreuses dettes exprimées en devises étrangères, ceci pourrait dégénérer en une crise de la dette. Pour l’Europe, cette situation a un effet négatif sur les entreprises exportant vers la Turquie et sur les banques qui ont prêté de l’argent à la Turquie.

La détérioration des relations entre la Turquie et les États-Unis est largement liée à la situation du prédicateur américain Andrew Brunson. Selon la Turquie, Brunson a été impliqué dans le coup d’État manqué de juillet 2016 et a des liens avec le PKK kurde. Il a été arrêté en octobre 2016, mais est innocent selon les Américains. Trump a dès lors mis la pression pour qu’Ankara le relâche par le biais de sanctions économiques. Le 10 août, Trump a également annoncé sur Twitter qu’il allait doubler les droits de douane sur les importations turques d’acier et d’aluminium. En conséquence, Ankara a réagi immédiatement en doublant les droits de douane notamment sur les voitures et le charbon américains et en boycottant les appareils électroniques américains.
Cette situation a entraîné une nette dépréciation de la livre turque au cours de ces derniers jours. Par rapport à début juillet, elle avait perdu pas moins de 29% vis-à-vis du dollar le 13 août. Elle s’est ensuite redressée quelque peu et vendredi passé (17 août), le taux de change TRY/USD fluctuait autour de 6,00, soit 37% de moins que début 2018. Vis-à-vis du dollar, la livre turque est ainsi la devise la moins performante au monde. Le peso argentin arrive en seconde position avec une dépréciation de 35% depuis janvier 2018.

Les tensions avec les Etats-Unis ne sont pas la cause principale du problème

Les tensions entre les États-Unis et la Turquie ne constituent pas la raison fondamentale de la crise turque actuelle. L’économie turque affiche en effet de sérieux signes de surchauffe. L’inflation a ainsi fortement augmenté, passant d’environ 10% en janvier 2018 à 15% en juillet. Le déficit de la balance courante s’est également largement accru, passant de 3,6% au quatrième trimestre de 2016 à 7,1% au premier trimestre de 2018. En outre, la dette en devises étrangères a augmenté considérablement. Depuis 2009, les dettes des entreprises en devises étrangères ont doublé. Cet endettement élevé en devises étrangères, combiné au déficit substantiel de la balance courante, rend l’économie vulnérable aux chocs externes. En raison de la nette dépréciation de la livre turque, la dette exprimée en devises étrangères est beaucoup plus élevée que précédemment et la crise monétaire pourrait dégénérer en une crise de la dette.

En dehors de la situation macroéconomique, la situation politique en Turquie est également préoccupante. Les agences de notation citent ainsi les tensions politiques sur la politique monétaire qui menacent l’indépendance de la banque centrale. Le Président Erdogan a ainsi, depuis juin, le pouvoir de nommer les directeurs de la banque centrale.

À la suite de cette situation, la livre turque se déprécie depuis mars 2018. Début juin, elle s’était déjà affaiblie de près de 20% par rapport à début 2018. Moody’s a abaissé le rating de crédit de la Turquie en mars 2018, Standard and Poor’s en mai et Fitch en juin. Les récents développements rendaient de nouveaux abaissements plus probables et cela a été vérifié vendredi 17 août quand Standard and Poor’s et Moody’s ont chacun abaissé la note de crédit de la Turquie.

Les conséquences immédiates pour l’Europe se situent au niveau du commerce international et de l’exposition des banques européennes à l’économie turque. 4,5% des exportations totales de l’UE prennent la direction de la Turquie, la Turquie étant ainsi le cinquième marché d’exportation de l’UE. Si la situation économique se détériore en Turquie, les entreprises exportatrices seront donc pénalisées. En ce qui concerne les banques, la BCE suggère dans un rapport qu’elle est préoccupée par l’exposition des banques de la zone euro. Les banques de la zone euro ont prêté près de $150 milliards à la Turquie. La plupart des prêts ($80 milliards) ont été émis par des banques espagnoles. Le risque immédiat est que la Turquie ne soit pas en mesure de rembourser la dette en euro qui, rapportée en livres turques, est maintenant devenue beaucoup plus élevée.

Une éventuelle solution aux problèmes turcs est classique sur le plan économique. Tout comme l’Argentine il y a quelques semaines, la Turquie pourrait relever ses taux. Ceci diminuerait les pressions sur la livre turque et ferait baisser l’inflation. Un financement d’urgence du FMI, lié à des mesures favorables pour les investisseurs, pourrait permettre d’éviter une crise de la dette. Dans la pratique, ces solutions sont cependant difficiles pour le régime turc. Le Président Erdogan n’est pas partisan de relèvements des taux et demander de l’aide au FMI équivaudrait à perdre la face.