Parlement Européen : un sérieux lifting

Parlement Européen : un sérieux lifting

Les élections européennes auront lieu dimanche prochain et un glissement sans précédent est attendu pour les deux principaux partis de gauche et de droite. La refonte du centre européen est « en marche », mais le glissement pourrait bien profiter également aux eurosceptiques de tous bords qui devraient s’approcher du seuil des 40% de sièges dans le prochain Parlement Européen.

Le 26 mai prochain, les élections européennes auront lieu. Le paysage politique ayant changé dans plusieurs pays importants, d’aucun craignent une augmentation de la part des partis les plus eurosceptiques au Parlement, rendant plus difficile la formation de coalitions lors des votes. Si c’était le cas, cela pourrait en effet troubler la nomination du Président de la Commission (normalement issu du parti ayant le plus de sièges, historiquement le PPE, Parti Populaire Européen) et la validation de la Commission elle-même sur laquelle le Parlement a un droit de veto qu’il a déjà utilisé une fois dans le passé.

La composition du Parlement Européen a en réalité relativement peu changé au fil des années (Graphique 1), tout au plus a-t-on constaté une progression des partis de gauche, y compris les verts, en 2009 et 2014, sans qu’ils aient rattrapé leur niveau du début des années 2000. De même, on constate depuis 15 ans une progression des partis eurosceptiques, tant d’extrême gauche que d’extrême droite : s’ils comptaient moins de 10% des sièges il y a 15 ans, ils en rassemblaient près d’un quart en 2014.

Si l’on ne considère que les 4 partis traditionnels (PPE, la droite catholique conservatrice, SD, la gauche socio-démocrate, les libéraux de l’ALDE ou les Verts), ils ne totalisent que 524 sièges sur 751, soit 70% dans le Parlement actuel et cette part pourrait encore se réduire. L’évolution de l’abstention, passée de 40% à 60% entre 1979 et 2014 n’y est pas totalement étrangère : l’abstention (58% en moyenne en 2014) est très élevée partout (Graphique 2).

L’impact du Brexit

La Grande-Bretagne dispose d’un contingent de 73 sièges au Parlement. 20 sont travaillistes (Socio-Démocrates) et pas moins de 25 sont occupés par des partis eurosceptiques (auxquels il faut ajouter 19 Tories qui constituent l’ECR, les « Conservateurs et Réformistes Européens » avec les Polonais de « Droit et Justice », actuellement majoritaires en Pologne). Ces sièges seront en partie laissés vacants pour de prochains élargissements (46), les autres (26) seront redistribués (dont 5 à la France et 5 à l’Italie – Graphique 3). Le Brexit aura donc surtout un impact sur les forces socio-démocrates et celles des eurosceptiques. En attendant, les Britanniques devraient élire leurs députés normalement et, comme en 2014, les eurosceptiques devraient l’emporter largement. Cependant, certains sondages ont montré des gains suffisants des verts et des libéraux-démocrates pour limiter le gain de sièges du côté eurosceptique. En fait, en comptant la défaite des Tories, leur nombre total de siège passerait de 44 à 39 (Graphique 5).

Des mouvements importants dans et entre les partis traditionnels

Au-delà du Brexit, il semble que ce soit une profonde refonte des équilibres politiques qui se produira après dimanche, avec sans doute la disparition/refondation de plusieurs partis. Du côté de la gauche traditionnelle, les socio-démocrates (S&D) sont en perte de vitesse dans la plupart des pays (seuls les socialistes espagnols se maintiennent dans les sondages). Après le contingent britannique, les plus touchés seront les contingents allemand et italien. En France, la débâcle de 2014 avait déjà réduit le nombre de sièges à 14 pour la gauche et il se pourrait qu’il n’en subsiste aucun. En tout, le nombre de sièges socio-démocrates devrait être juste supérieur à 100 en 2019 (contre 187 actuellement).

Au centre, la plupart des contingents vont gagner des sièges, notamment en France où le parti d’E Macron pourrait remporter entre 20 et 22 sièges, en Espagne ou Ciudadanos est bien positionné pour gagner 3 ou 4 sièges et en Allemagne où le FDP pourrait doubler son score de 2014 malgré un programme plutôt eurosceptique. Le parti libéral européen (ALDE) pourrait en outre être refondé sous l’impulsion des français de LREM qui souhaitent le renommer « Renaissance ». Le nouveau parti pourrait d’ailleurs attirer des partis nationaux de gauche (du Portugal ou d’Italie notamment). Pour la première fois, les libéraux européens pourraient ainsi devenir le second parti, ou en tous cas avoir un poids comparable à celui des socio-démocrates en atteignant les 100 sièges, une petite révolution. Quant à eux, les verts devraient connaître une forte progression également.

Du côté conservateur, le PPE ne sera que très peu affecté par le Brexit. Par contre, les deux premiers contingents au Parlement (les Allemands de la CDU et le groupe polonais pro-européen, 34 et 23 sièges respectivement) semblent en perte de vitesse (-5 sièges chacun). Pire, le Parti Populaire en Espagne et Les Républicains en France devraient perdre près de la moitié de leurs sièges (soit environ 15). L’inconnue est pour l’instant le score de Forza Italia : le parti de Silvio Berlusconi (82 ans) est fortement remonté dans les sondages et ne perdrait qu’un tiers de ses sièges (-5 sur 13), le Cavaliere n’a pas dit son dernier mot.

Par ailleurs, le parti eurosceptique de Viktor Orban (le Fidesz hongrois) fait partie du PPE et pourrait gagner deux sièges (à 14), mais il est peu probable qu’il reste au sein du PPE. Au total, le PPE perdrait donc environ 50 sièges (sur 217). Une défaite historique certes, mais il n’en resterait pas moins le principal parti du Parlement.

Une nouvelle progression de l’euroscepticisme

L’extrême gauche pourrait bien progresser dans plusieurs pays importants (Allemagne, France, Belgique) mais Podemos semble en perte de vitesse en Espagne. En Italie, le M5S (le « Mouvement 5 étoiles » au pouvoir avec l’extrême-droite de la Ligue du Nord LN) est, avec le UKIP pro-Brexit, la principale composante de l’EFDD (« Liberté et Démocratie Directe »). Ce parti devrait éclater et reste à savoir si le M5S rejoindra l’extrême gauche. Il avait récolté un beau succès en 2014 mais devrait perdre 3 de ses 17 sièges. Cela augmenterait l’influence de l’extrême gauche.

A droite, l’ECR serait affaibli par le départ des Tories (-19 sièges). Cependant, les 44 sièges eurosceptiques britanniques devraient être compensés par la montée de l’extrême-droite en Italie (la Ligue du Nord est en tête dans les sondages et devrait gagner près de 25 sièges !), en Autriche, en Allemagne et en France (où un gain de 5 à 7 sièges n’est pas exclu pour le RN et ses alliés). Au total, ces partis devraient occuper environ 245 sièges (sur 751), contre 175 actuellement (220/705 après le Brexit, soit 32% dans les deux configurations).

Encadré – En France

La France dispose de 74 sièges (79 après le Brexit). Comme ailleurs en Europe, les sièges des deux principaux partis (PPE avec LR, S&D avec le PS) devraient se réduire de 16 à 20 sièges. La liste du Parti Socialiste et du Parti Radical de Gauche totalise à peine 5% dans les sondages (contre 15% en 2014), un score à peine suffisant pour sécuriser un siège (contre 12 en 2014). Cette défaite devrait pour l’essentiel profiter au centre, même si les Verts n’en profiteront que marginalement (+1 siège). Ainsi, LREM devrait être à la base d’un nouveau parti libéral européen, au centre de l’échiquier politique avec une ouverture à gauche. La liste de LREM est créditée de 22% des voix, ce qui lui permettrait d’obtenir 15 sièges supplémentaires (22 au total avec les députés Modem et UDI existants).

Parmi les eurosceptiques, il est vraisemblable qu’une consolidation s’opère dans un ensemble qui ne sera pas plus nombreux numériquement mais sans doute plus organisé. Par exemple, La France Insoumise qui, créditée de près de 10% des voix, devrait permettre au front de gauche de progresser de 4 sièges (à 9 au sein de l’extrême gauche européenne). A l’opposé, le RN est au coude à coude avec LREM et pourrait gagner 7 sièges (22 au total). Cette dizaine de sièges sera essentiellement prises à des petits partis ou des indépendants qui, à moins d’alliance de dernière minute, pourraient devoir abandonner leurs sièges.

 

Conclusion

Comme le montre le Graphique 4, s’il ne s’agit pas d’une révolution, il s’agit tout de même bien d’un glissement, des deux principaux partis traditionnels (perte d’une centaine de sièges) favorisant à la fois le centre (les libéraux et les verts) et les eurosceptiques de tous bords (environ +45/+55). Le PPE devrait rester maître du jeu, mais il est possible que les coalitions deviennent plus difficiles à négocier que par le passé, les libéraux ayant l’intention de jouer un rôle de pivot. Pour la première fois aussi, il est probable que les quatre partis traditionnels ne représenteront que 60% des sièges. Il est aussi intéressant de constater que le Brexit ne change pas grand-chose à cet état de fait, même si les quatre partis devraient être légèrement plus proches des deux tiers après le Brexit. Même si cela rendra sans doute le travail du Parlement Européen plus lent, nous n’attendons pas une crise institutionnelle de ces résultats. Par contre, au niveau national, la défaite annoncée de certains partis pourrait modifier la dynamique politique des prochains mois (nous pensons notamment à l’actuelle coalition au pouvoir en Italie).