Une victoire au rabais

Une victoire au rabais

Les manifestations citoyennes du mouvement des « gilets jaunes » ont mené à une réaction du Président Macron ce lundi. Le détail des mesures fait par le Premier Ministre montre que la déviation budgétaire devrait être modérée et les effets sur la croissance faibles. S’il est probable qu’elles ne suffiront pas à calmer les protestataires les plus radicaux, ni à provoquer un regain de croissance, elles ne suffiront pas non plus à provoquer la réouverture d’une procédure de déficit excessif pour la France. Le changement de style annoncé, s’il parvient à convaincre, n’aura décidément pas coûté très cher budgétairement. S’il est vrai qu’on n’a rien sans rien, alors on peut douter que la victoire soit totale.

Un changement de style

La réponse apportée ce lundi par le Président Macron est allée plus loin que les mesures, essentiellement fiscales, détaillées ci-après. Il s’agissait en effet pour le Président de faire à la fois son mea-culpa quant à son style personnel, souvent vu comme arrogant et éloigné de la réalité des Français, et de remettre en cause sa manière de diriger. Pendant les derniers 18 mois, il avait en effet considéré que le fait d’avoir été élu sur un nouveau modèle politique (en dehors du traditionnel clivage droite-gauche) le dispensait de consulter les corps intermédiaires, notamment les syndicats, ou les pouvoirs locaux. Sa principale réforme fiscale, sur la taxe d’habitation, a ainsi achevé de mettre contre lui bon nombre de mairies. Même les députés de son propre parti LREM, ciblés jusqu’à leurs domiciles par les gilets jaunes les plus radicalisés, ont montré leur ressentiment à l’égard d’un exécutif qui les écarte. C’est un virage à 180° qui s’opère puisque le Président a promis de consulter à nouveau, région par région, les pouvoirs locaux sur les prochaines réformes et de lancer un grand débat sur un « nouveau contrat pour la nation », notamment en termes de fiscalité, rappelant la démarche qu’il avait eue pour préparer sa campagne présidentielle, au second semestre de 2016.

Il n’est pas acquis que cela suffira à calmer la grogne des irréductibles, dont plus d’un millier sont en garde à vue, mais le Président semble cette fois avoir convaincu au-delà de son électorat de base (soit un bon quart des Français) puisqu’environ 40% des téléspectateurs sondés après l’annonce (ils étaient 23 millions ce lundi !) se sont dits plutôt convaincus. La question est : est-il possible de faire mieux ? Sachant qu’au premier tour de l’élection présidentielle, 24% des français se sont abstenus et 30% ont voté soit pour l’extrême gauche soit pour l’extrême droite, cela paraît bien difficile. Sans surprise, les sondages de lundi montrent qu’une majorité des partisans des partis traditionnels (hors extrême droite et gauche) souhaitent désormais l’arrêt du mouvement. Nous continuons de penser que le nombre de protestataires, en baisse chaque samedi, continuera de s’amoindrir, mais pourrait se radicaliser encore plus dans sa résistance, forçant une réponse sécuritaire. En effet, si le nombre de protestataires a baissé de samedi en samedi, le degré de violence et le nombre d’arrestations a été croissant. La persistance du phénomène devrait permettre au gouvernement de gagner la « bataille de l’opinion publique » d’ici la fin de l’année. Enfin, les attentats de Strasbourg ce mardi soir, qui ont fait trois morts, ont conduit le Ministre de l’Intérieur a porter le plan anti-terroriste Vigipirate à son niveau le plus élevé, ce qui pourrait avoir pour effet de limiter les possibilités de rassemblement dans Paris les prochains jours.

Des mesures de relance pour une croissance faiblissante

Les mesures annoncées ce lundi devraient avoir un impact supplémentaire sur le pouvoir d’achat qui était déjà en hausse au second semestre grâce aux premières mesures fiscales, déjà postposées, du Gouvernement. Cependant, si les prix du pétrole ont affecté la perception de cette hausse en 2018, c’est l’inverse qui devrait se produire en 2019 puisque les prix, tant sur les marchés qu’à la pompe, reculent : 8,5% de moins sur le sans plomb, 6,5% de moins sur le diesel depuis le pic d’octobre.

  1. La concession potentiellement la plus significative pour la rétribution du travail en France est la décision de défiscaliser les primes de fin d’années. Cette manière d’associer les entreprises aux mesures prises et de faire de l’effort une action collective pourrait influencer la manière dont les salaires sont payés en France et provoquer de facto une baisse des écarts entre salaires bruts et salaires nets.

  2. Les salariés au salaire minimum devraient avoir une prime d’activité plus élevée de 100€ net par mois à partir de janvier 2019 alors que le salaire minimum (SMIC, actuellement à 1.498€ bruts/1.185€ nets) augmentera comme prévu de 1,8% dès janvier. Cela concerne 2,6 millions de foyers. Nous estimons donc le coût de la mesure à environ 0,13pp de PIB en 2019.

  3. Tous les salariés bénéficieront de la défiscalisation totale des heures supplémentaires, un mécanisme déjà mis en place sous Nicolas Sarkozy et supprimé sous François Hollande. La mesure bénéficie plus aux revenus faibles et moyens dans la mesure où ces salariés peuvent faire plus usage des heures supplémentaires. La restauration de cette mesure était partiellement prévue pour septembre 2019. Elle coûtera 0,15pb en 2019.

  4. Les retraités percevant des revenus mensuels compris entre 1200€ et 2000€ se verront annuler la hausse des cotisations décidée cette année. Ils ne bénéficieront toutefois pas du taux de cotisation réduit dont bénéficient les plus pauvres (jusqu’à 1200€ par mois), soit 3,8%, mais auront un taux inchangé de 6,6% contre 8,3% pour les retraites dépassant 2000€.

  5. Les autres mesures déjà annoncées sont maintenues, comme le demi-milliard de primes supplémentaires à la transition de diesels polluants vers des voitures aux émissions plus faibles.

  6. L’impôt sur la fortune, qui a été remplacé par une taxe sur la fortune immobilière, n’est pas réintroduit.

Le Gouvernement n’aura donc fait marche arrière que sur les taxes carbone et la hausse des cotisations des retraités modestes. Il aura pour l’essentiel avancé des décisions déjà existantes sous forme de projet. Le fait est que l’effet multiplicateur de ces dépenses supplémentaires sera sans doute limité, aussi nous ne pensons pas qu’elles pourront entièrement compenser la moindre croissance provoquée au 4ème trimestre par le mouvement dans certains secteurs, notamment la logistique et les ventes de détail. L’ampleur de l’impact dépend essentiellement de la prolongation des mouvements sociaux pendant les vacances de fin d’année et en janvier. Nous ne révisons pas notre prévision de croissance de 1,6% en 2018, mais il n’est pas exclu, si le mouvement se prolonge, que la croissance tombe sous notre prévision de 1,4% en 2019.

La confiance des entreprises en baisse en novembre

Les chiffres de la confiance des entreprises publiés par la Banque de France cette semaine ont montré une détérioration brutale qui a effacé le regain de confiance enregistré depuis l’été (voir graphique). La confiance des entreprises s’est cependant moins repliée que la confiance des consommateurs dont les intentions d’achats ses sont effondrées en novembre. Le niveau de la confiance est de nature à renforcer les craintes décrites ci-dessus par rapport aux effets du mouvement en début d’année 2019 : si elle se stabilise autour de ce niveau au premier trimestre comme nous l’attendons, elle serait cohérente avec une croissance comprise entre 1,0% et 1,5% en 2019.

Un impact budgétaire temporaire, mais qui tombe mal

Si l’on additionne les effets d’une croissance du PIB légèrement plus faible à un déficit plus élevé en 2019, il est peu vraisemblable que la France présente un déficit sous la barre des 3% en 2019. A vrai dire, le budget 2019 était déjà impacté par la reprise de la dette de la SNCF et la transformation des crédits d’impôts pour la compétitivité en baisses de charge : il était déjà prévu à 2,9%, proche de la limite. Celle-ci devrait être dépassée, le déficit atteignant 3,3% et la dette frôlant les 100%. Nous pensons néanmoins que la trajectoire baissière devrait se maintenir. Le Gouvernement devrait en effet détailler dans les mois à venir des mesures correctrices visant à baisser la dépense publique. Nous maintenons dès lors une prévision de déficit inférieur à 3% en 2020, soit 2,9%. Nous ne pensons pas que cette déviation soit de nature à alimenter le débat autour de la motion de censure déposée par le Parti Socialiste qui devrait être oubliée aussi rapidement qu’elle a été proposée. Il convient de noter que cette prévision et son chiffrage pourraient être revues à la hausse lorsque le chiffrage de certaines mesures sera plus clair, et notamment l’impact de la défiscalisation des primes de fin d’année.

Si le choc devrait être temporaire, le moins que l’on puisse dire est qu’il tombe mal au niveau européen. L’Italie a en effet été forcée de revoir sa copie pour éviter une nouvelle procédure de déficit excessif, procédure dont la France est elle-même sortie officiellement seulement en juin dernier. Les situations sont toutefois loin d’être comparables puisque même l’écart de 2019 ne remet pas en cause la trajectoire de la dette publique française qui devrait diminuer dans les prochaines années là où l’Italie a interrompu la même tendance sur sa dette (encore de 132% du PIB en 2017) en prévoyant des écarts budgétaires répétés par rapport à sa trajectoire budgétaire programmée. Si nous pensons que le débat autour d’une nouvelle procédure à l’égard de la France est largement exagéré, il n’en reste pas moins qu’il rend la position de la France encore plus difficile à tenir dans les projets de réformes de la zone euro poussée par Emmanuel Macron. Tant qu’il n’aura pas montré que la France est en mesure de se réformer, le reste de l’Europe, en particulier au nord, n’est pas prêt de laisser apparaître un partage des risques ou des transferts fiscaux. Les petits pas qui devraient être entérinés cette semaine par le Conseil Européen en termes de budget et d’Union Bancaire, et qui font la part belle aux demandes françaises, risquent donc d’être les derniers avant un certain temps.